Dimanche 18 juin 2023
18 juin 40, à Londres. Le Général de Gaulle, sur les ondes de la BBC, emploie ces mots Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire
27 mai 1943. Il y a 80 ans, dans l’appartement de René Corbin, au premier étage du 48 rue du Four à Paris, la lutte des hommes et des femmes pour la libération de la France va se transformer en un combat politique pour imaginer la France de l’après-Vichy et replacer en son cœur le chemin de la République. Le CNR est né. Il faut rapprocher ces deux dates car l’une ne va pas sans l’autre. Elle nous donne aussi une mesure du temps entre le premier acte embryonnaire de la résistance, l’appel du 18 juin, et sa concrétisation dans un mouvement structuré qui agit sur deux volets : libérer la France et penser le modèle républicain de l’après-guerre.
Il aura donc fallu trois ans, trois ans de sabotages, de combats, de clandestinité, de vies perdues, pour que la France des justes et de toutes les résistances reprenne espoir. La résistance de 40 à 42 est celle qui paiera le prix le plus lourd en termes de décès ou de déportation, de victimes et d’exécutions de la part du régime de Vichy, du Maréchal Pétain et des milices de Pucheu, qui traquent les opposants, les communistes, syndicalistes, socialistes, les résistants de droite comme de gauche. Le chemin de la liberté sera long, semé d’embuches et terrible pour les jeunes générations partis rejoindre les maquis.
Mais revenons à ce 18 juin 1940. La résistance naît dans sa plus simple expression, dans son plus simple dénuement. Une table, un micro, une voix. Ni armes, ni armées, juste la volonté de dire non, non à la France de Vichy, régime illégitime et illégal, non à la France qui se soumet, non à la France qui trahit sa propre histoire, la France de la République et des droits de l’homme.
Il y a dans ce geste du Général de Gaulle et dans cet appel du 18 juin 40 quelque chose de sidérant, d’imprévisible et de spontané. En pleine débâcle, alors que personne ne vous écoute, que beaucoup se moquent de ce jeune général peu connu, il faut oser appeler à la résistance, y croire en somme, et c’est dans cette force d’y croire que la résistance grandira peu à peu.
Il faut se rappeler du contexte
Le 16 juin 1940 suite à la démission du Président du Conseil, Paul Reynaud, le général de Gaulle décide de partir le lendemain pour l’Angleterre afin de poursuivre le combat. Il est accompagné de son aide de camp, le lieutenant Geoffroy de Courcel, et s’installe provisoirement dans un appartement prêté par un Français, près de Hyde Park, au centre de Londres. C’est là qu’il rédige l’appel du 18 juin. Le rôle de Winston Churchill est important. Il fait confiance à ce général sorti de nulle part, peu connu, qui avait pourtant théorisé dans les années 30, la guerre de mouvement au lieu de la guerre statique, d’attente et de tranchées que prônait le maréchal Pétain. Churchill croit surtout que la vraie France est la France de la résistance, que le régime de Vichy est usurpateur et sans avenir.
C’est le même pari que le général De Gaulle, avec le pressentiment que la guerre sera mondiale et longue, qu’il y a aura des retournements de situation. Au début de la guerre, Jean Monnet évoque même une union franco-britannique fusionnant les deux pays en une seule nation, avec la formation d’une armée unique et d’un Parlement unique, ainsi que la mise en commun des ressources naturelles. Union plus symbolique que politique à laquelle ni Churchill ni De Gaulle ne croient vraiment, mais qui avait pour objectif de rendre espoir et énergie à ceux qui souhaitaient poursuivre la lutte.
Car ce 18 juin, dans les faits, c’est une immense solitude qui règne. Sur les 30 000 soldats français présents sur le sol britannique (les rescapés de Narvik et de Dunkerque), 58 seulement décident de rester outre-manche. D’autres, de simples citoyens, partiront immédiatement de l’île de Sein avec l’idée de poursuivre le combat depuis la Grande-Bretagne. Le paquebot Le Massilia permettra, lui, à des membres du gouvernement et 27 parlementaires de quitter la France pour continuer la guerre avec les troupes stationnées en Afrique du Nord.
La Résistance ne pèse rien ou si peu, et pourtant, éternelle histoire des petites rivières qui font les grands fleuves, c’est elle qui, cinq ans plus tard, libérera la France avec les alliés.
Dans ses mémoires, le général de Gaulle évoque ces circonstances si particulières de l’été 40 : « La première chose à faire était de hisser les couleurs. La radio s’offrait pour cela. Dès l’après-midi du 17 juin, j’exposai mes intentions à M. Winston Churchill. Naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre qu’aurais-je pu faire sans son concours ? Il me le donna tout de suite et mit, pour commencer, la B.B.C. à ma disposition. Nous convînmes que je l’utiliserais lorsque le gouvernement de Pétain aurait demandé l’armistice. Or, dans la soirée même, on apprit qu’il l’avait fait. Le lendemain, à 18 heures, je lus au micro le texte que l’on connaît. »
Le 18 juin est donc une réponse immédiate au défaitisme de Pétain, mais plus qu’une date, il prend date, s’inscrit dans le temps long et la fierté nationale que le pays doit retrouver après la débâcle militaire. C’est l’espoir qu’il sème, l’espoir et la renaissance de la France des Lumières par la force des convictions et la volonté d’y croire. Car l’une des plus grandes leçons de la Résistance, c’est bien celle que ces hommes et ces femmes ont eue d’y avoir toujours cru, de retrouver de l’air, de l’optimisme, de la vie, au milieu de la désolation, de la résignation, du renoncement, de la trahison de nos idéaux.
Au sujet de l’appel du 18 juin, Malraux analyse la sémantique du discours et des mots choisis, j’ouvre les guillemets : « La France n’est pas morte. » L’essentiel est là. Une idée toute simple, perceptible pour tous. Le 18 juin, il s’agit de rendre confiance. Il répète trois fois : » La France n’est pas seule. » Ce qu’il veut, dès le 18 juin, c’est d’abord délivrer la France de son propre abandon. » Avec des mots simples, le 18 juin crée ainsi une brèche, minuscule certes, mais c’est un possible que ces phrases dessinent.
Les résistances de la première heure, sans lesquelles l’appel du général serait resté vain, sont héroïques.
Elles seront aussi celles les plus durement touchées. Le 18 juin ne sonne pas encore l’heure de Jean Moulin, de Lucie Aubrac, c’est prématuré. Août 41 : les communistes développent rapidement un mouvement de résistance armée, les Francs-tireurs et partisans français (FTPF), dirigé par Charles Tillon. D’obédience communiste, le plus important maquis de France, celui du Limousin, prend forme. 1941 toujours, des représentants du Parti communiste et du Parti socialiste d’Italie, réfugiés en France, signent l’« appel de Toulouse », puis le « pacte de Lyon », le 3 mars 1943, qui scellent l’unité d’action dans la Résistance. Dans le Nord-Pas-de-Calais, des dirigeants de la SFIO créent un comité d’action socialiste (CAS), autant de structures qui augmenteront après le procès de Blum et Daladier, parodie du procès de Riom. Les juifs, les chrétiens, les immigrés et les FTP-MOI d’Epstein et Manouchian, tout le monde refuse l’impensable soumission de la France de Pétain.
L’été 42, où Vichy et l’administration française mettent en place la déportation des juifs de France et commettent l’irréparable, agira comme un électrochoc. L’été 42 est un tournant. Politiquement, ces rafles marqueront une rupture nette entre l’opinion publique et Vichy. La population et certains hommes religieux prennent conscience que les milliers de déportés n’étaient pas transportés en Allemagne pour y travailler, mais bien pour y être exterminés. Le second tournant aura lieu en 1943. L’instauration du Service du Travail Obligatoire fait basculer des milliers de jeunes dans la clandestinité, et une partie d’entre eux dans la résistance.
Le 27 mai 1943, Jean Moulin, délégué du Général De Gaulle, et ses deux collaborateurs, Pierre Meunier et Robert Chambeiron, ouvrent une réunion qui va changer le cours de notre pays. La naissance du CNR, dont on marque le 80ème anniversaire, c’est un peu comme si l’espoir et l’appel du 18 juin rentraient au port, avaient atteint leur but. Ils y a là les huit grands mouvements de résistance, les deux grands syndicats, la CGT et de la CFTC, et des représentants de six partis politiques : le PC, la SFIO, les Radicaux, les démocrates-chrétiens, l’Alliance démocratique, la Fédération républicaine. 19 personnes autour d’une table, gauche et droite confondues, activement recherchées par la France des milices de Pucheu, par la France qui s’est reniée et a bafoué sa propre histoire : la République.
L’héritage du CNR circule encore parmi nous, de la sécurité sociale au système de retraites par répartition, et bien sûr, de la renaissance du lien indéfectible entre la France et le pacte Républicain. Défendre cet héritage, c’est prendre au pied de la lettre l’esprit, l’espoir, l’audace et l’ambition de l’appel du 18 juin. Résister, c’est créer, c’est espérer !
