Cérémonie commémorative de la journée nationale à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc

Intervention de Michèle PICARD, Maire de Vénissieux, Vice-présidente de la Métropole de Lyon, à l’occasion de la cérémonie commémorative de la journée nationale à la mémoire des victimes de la guerre d’Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc.

Dans le livre de Renaud de Rochebrune, journaliste, et Benjamin Stora, historien, « La guerre d’Algérie vue par les Algériens », le premier chapitre s’intitule, j’ouvre les guillemets, « Les 120 premières années de la guerre ».

Cette ouverture est parlante. On ne peut pas distinguer la guerre d’Algérie à partir de 1954 du colonialisme qui l’a engendrée et de l’occupation du pays par les Français depuis 1830. Les deux sont liés, et c’est bien l’ordre colonial et la notion d’empire qui portaient les germes du drame de la guerre d’Algérie à venir. Que certains en France, aujourd’hui encore, restent nostalgiques de l’empire colonial est affligeant et révoltant. Il faudrait leur rappeler ce qu’ont été ces « 120 premières années de guerre ».

Viols, pillages, récoltes dévastées, mises à sac des villages tenus par la résistance d’Abd-el-Kader, populations enfumées dans des grottes ou déplacées, dès le 19ème siècle, la guerre, soutenue par Thiers, est déjà féroce. Leur rappeler que le colonialisme, c’est l’asservissement d’un peuple par un autre, la destruction d’une culture par une autre, l’accaparement et le pillage des richesses, des terres, des productions et matières premières. La discrimination le dispute à la relégation sociale, à l’humiliation, comme le code de l’indigénat instauré dans les colonies françaises en 1887. Tout est blessant, le vocabulaire et le langage y contribuent en dénommant les Algériens les populations indigènes.

Il faut contextualiser l’histoire.

Au 19ème et au début du 20ème siècle, beaucoup en France défendaient l’idée de mission civilisatrice, même dans les rangs progressistes, quand le peuple algérien vivait, lui, un drame. La réalité était tout autre. Dans les années 50, l’exode rural, la raréfaction des parcelles, la destruction des liens sociaux, l’irruption de l’économie monétaire, ont fait basculer de nombreuses familles algériennes et paysannes dans la misère. Le drame de la sous-citoyenneté et l’exclusion de la sphère publique sont humiliants.

En matière politique aussi, l’assemblée algérienne est issue du vote de deux collèges différents. Le premier comprend les citoyens de statut civil français, le second, ouvert aux seules élections municipales et générales, regroupant tous les Algériens musulmans.

Mais la voix d’un électeur du premier collège, équivaut à huit voix d’électeurs du deuxième collège.

Le colonisé est ainsi exclu, de sa terre, de sa capacité à produire, de sa citoyenneté, de sa propre culture.

Cette incapacité à lire la colonisation comme un système d’exclusions, de frustrations, porteuse d’une violence sourde, interroge les historiens, et notamment Benjamin Stora, éminent spécialiste de la guerre d’Algérie. Dans une interview, il tenait ces propos, j’ouvre les guillemets : « Il n’y a jamais eu de projet français de génocide en Algérie. En revanche, là-bas, ce qui demeure dans les mémoires, c’est le souvenir d’un système colonial très dur ».

Et de poursuivre : « Le mystère qui demeure pour moi, c’est comment on n’a pas vu la montée du nationalisme algérien, à partir des années 1930 jusqu’aux années 50. Allons-nous passer à la lutte armée ? C’est la question que se posent les nationalistes depuis 1947, parce qu’ils n’ont plus de solutions politiques pour sortir du statu quo ».

Ainsi l’analyse de Benjamin Stora est juste, elle met le doigt sur l’aveuglement total des autorités françaises. Il y a eu déjà au milieu du 19ème siècle, la résistance, pendant près de 15 ans, de l’émir Abd el-Kader. Dans l’entre-deux-guerres, le combat des Algériens pour l’émancipation prend une forme politique. On parle d’autonomie. Mais l’aveuglement français prend une dimension supplémentaire après les massacres de Sétif et Guelma en mai 1945, un véritable tournant qui annonce la Toussaint rouge de 1954.

Au cours de cette manifestation, en mémoire aussi aux nombreux algériens morts au combat sur les champs de bataille de la seconde guerre mondiale, des slogans indépendantistes sont criés avant que des heurts ne fassent basculer cette journée dans le sang et le drame.

La répression des forces françaises, complètement disproportionnée et incontrôlée, est d’une violence terrible.

Même l’aviation est sollicitée. 28 appareils font des dégâts considérables dans la région de Guelma. Le bilan est tragique : entre le 8 mai et le 26 juin 1945, 15 000 à 20 000 algériens ont été tués dans le département alors français de Constantine, contre 102 européens, dénomination des colons à l’époque. Les conséquences des massacres de Sétif sont majeures. Agé de 13 ans lors de ce 8 mai dramatique, le futur chef de l’état Houari Boumediene dira, j’ouvre les guillemets, que « ce jour-là le monde a basculé, que les enfants eux-mêmes ont compris qu’il faudrait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres ». En infligeant cette répression sanglante, la France de De Gaulle, qui n’a rien cédé malgré les espoirs du discours de Brazzaville, pense avoir détruit toute velléité d’indépendance et avoir gagné dix ans de tranquillité en Algérie. Elle se trompe.

Entre les urnes et la lutte armée, de nombreux jeunes algériens choisissent les armes.

Neuf ans plus tard, la Toussaint Rouge éclate, le cauchemar d’une guerre est en route. Le bilan des affrontements est terrible : entre 300 000 et un million de morts côté algérien, pour un pays qui à l’époque comptait 10 millions d’habitants. Deux millions de jeunes mobilisés, 400 000 hommes déployés côté français. 30 000 d’entre eux trouveront la mort de l’autre côté de la méditerranée, dont 13 000 appelés, emportés par une histoire qui les dépassait et sacrifiés par un Etat français autiste et aveugle. Sept Vénissians y trouveront la mort.

Une succession de drames donc, mais aussi de dénis, un déni entretenu dans le vocabulaire utilisé par la France, qui parle d’événements algériens quand il s’agit bel et bien d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le sang continue de couler après le 19 mars 1962 et l’application du cessez-le-feu : assassinats et attentats de l’OAS, massacres des Harkis que la France abandonne. 60 000 d’entre eux seront exécutés, décimés, assassinés sans que l’Etat français n’intervienne.

Quand les armes se taisent, toutes les communautés sont meurtries :

Les algériens dans leur ensemble, qu’ils soient combattants ou pas, les appelés français, les musulmans, juifs, harkis, les pieds noirs, pas une seule famille des deux côtés de la méditerranée n’a été épargnée par cette tragédie de la guerre d’Algérie.

Aujourd’hui encore, les mémoires gardent les séquelles de ce chapitre sombre de notre histoire. Elles restent vives. Les cicatrices ne sont pas refermées. Le déni et l’omerta que la France a entretenus n’ont pas aidé au nécessaire travail de transmission. L’immédiat après-guerre a été marqué par trop de non-dits et de silences pesants en France, par la tentation et l’instauration d’une histoire unique ou unanimiste en Algérie. Plusieurs générations ont été ainsi privées d’une parole commune, chacune s’est repliée sur ses propres douleurs, sur ses ressentiments, sur une défiance exacerbée, sur son récit et contre-récit. C’est la porte ouverte à une instrumentalisation de l’histoire que certains ne se gênent pas d’exploiter à des fins partisanes. Jouer sur les divisions, souffler sur les braises, instrumentaliser l’histoire, c’est fragmenter la mémoire quand il faut aujourd’hui la rassembler.

« Le refus de regarder le réel a provoqué des retours de mémoire extrêmement durs », précise l’historien Benjamin Stora, « qui ne poussent pas vers un apaisement mais au contraire vers une concurrence mémorielle à l’intérieur de la société française ».

C’est ce travail qu’il nous reste donc à accomplir, un travail de rassemblement et de rapprochement, d’un présent assumé au regard d’un passé douloureux.

Notre prochaine Maison des Mémoires agira dans ce sens en valorisant les racines, les cultures, les identités et les histoires de chacun dans une appartenance non pas repliée mais collective.

Ce 19 mars 2026 intervient par ailleurs dans un contexte international lourd de menaces. A Gaza, en Ukraine, au Soudan, en Iran désormais et dans le moyen orient, les guerres se propagent comme une trainée de poudre. Comme si les leçons du passé n’avaient servi à rien. Partout les mêmes souffrances, partout les mêmes victimes civiles, partout des villes bombardées, voire rayées de la carte, et des millions de personnes déplacées. Des logiques impériales nourrissent des discours nationalistes et guerriers.

La loi du plus fort semble s’imposer un peu partout au détriment de l’Etat de droit et du Droit international. La souveraineté des peuples et des Etats vole en éclats. L’extrême droite gagne du terrain dans toutes les démocraties. Oui, comme si les leçons du passé n’avaient servi à rien, comme si aucune leçon du passé n’avait été retenue.

Il n’y a pas de guerre propre, il n’y a que des guerres sales, dramatiques, nous le savons tous. 64 ans après les accords d’Evian, on mesure à quel point la guerre d’Algérie a laissé des traces et des douleurs indélébiles de génération en génération, combien il est difficile de réunir les mémoires par la suite, de passer au-delà des souffrances.

Ce 19 mars 2026 tombe à point nommé pour nous rappeler la nécessité d’œuvrer pour la paix, d’œuvrer pour un monde plus juste, plus solidaire, de tout faire pour rapprocher les hommes et les cultures, au lieu de les diviser et de les stigmatiser.

Dans le monde qui est le nôtre, cette recherche de la paix est devenue une urgence, que chacun de nous doit partager et dont chacun de nous doit en faire une priorité.

Je vous remercie.

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